Le rôti de pauvres.
Lissafa ? Une zone industrielle inaugurée à grandes pompes, comme le veulent nos « spécificités nationales », il y quelques années. Les chants makhzeniens y avaient promit richesse et prospérité. Qu’en est-t-il advenu de tout ça ? Quelques usines dignes des manufactures anglaises du XIXème siècle parsemées dans des terrains en friche. On y exploite massivement une main d’œuvre paupérisé pour les besoins d’une économie de rentiers.
Zone industrielle ? Appelons plutôt ça purgatoire dans lequels on envoi des sous-hommes expier leur misère. Cela suffit-il ? Bien évidemment que non. Il fallait les y enfermer, pour bien se protéger de la famine des ces ingrats qui n’étaient même pas foutus de respecter l’instrument de leur délivrance. Que s’est-il passé ? On pourrait se dire que la bienveillance du patron -- du latin patronus , « protecteur » -- ne fut pas satisfaite de voir cette mauvaise fournée bruler à petit feu et qu’il fut, dans un geste de bonté, amené à transformer le purgatoire en Enfer. Le fin mot de l’histoire ? 55 morts, 12 blessés selon le premier bilan, très curieusement définitif.
Après ? On a assisté au ballet habituel de la presse valetaille makhzénienne, aux enquêtes et reportages larmoyants et misérabilistes, à la mise en scène de la charité publique, qui se fout foncièrement et littéralement de l’hôpital, à l’autodafé médiatique du saint patron. Que de bruit. Que de fumée. Ce que l’on fait semblent d’oublier et que l’on veut faire oublier, c’est que cet « incident » n’est pas une anomalie du système, ni une faille dans le fonctionnement de la machine économique, mais bien un simple dommage collatéral, une externalité. On pourrait même dire que gavé des les manger tout crus, le système les a préférés cette fois rôtis. La preuve en est qu’aucune grosse tête ne va tomber, que seul le patron et quelques fonctionnaires vont y crever en martyres. Une dizaine de carrières brisées contre des centaines de vies mutilées, le makhzen est bon en maths.
Le makhzen sait très bien que pour éviter de se bruler ainsi les doigts il devrait tout bonnement se suicider : réformer la constitution, séparer les pouvoirs, garantir la liberté d’expression, assainir les institutions publiques, bref, se transformer en démocratie. Mais notre bon vieux makhzen est un animal politique acharné : il va multiplier les remontrances, s’activer en chantiers, se fêter en festivals, s’acheter des routes et des trains, des frégates et des avions de chasse, tout cela avec notre argent bien sur. Il se ruine, il s’épuise tandis que nous brulons de le voir en cendre.

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